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participation à l’intégration effective de la philosophie dans la société. point de rencontre des chercheurs du monde.

Pr Hubert MONO NDJANA : la crise ivoirienne

L'AVIS D'UN EXPERT

Hubert MONO NDJANA: La Tragédie ivoirienne et la Tyranie de la Communauté Internationale
 
YAOUNDE - 28 DEC. 2010
© Hubert MONO NDJANA | La Nouvelle Expression
Les événements qui se déroulent aujourd’hui en Côte d’Ivoire sont incontestablement les ingrédients de l’une des plus graves tragédies de l’histoire.

 

 

La farouche détermination et la grandiloquence politique des deux héros relèvent de Corneille. La fin sera probablement de tonalité racinienne, puisque le dénouement d’une telle situation ne se trouvera que dans l’élimination de l’un des deux rivaux. L’arrière-fond est Shakespearien, dans le sens de l’être ou du ne pas être ; le décor ubuesque, avec un président « tout puissant » retranché dans un hôtel d’où il lance des ultimata urbi et orbi, et un autre, populaire chez lui, mais dont la communauté internationale ne veut point. On y sent même aussi un souffle crypto-faustien avec la figure grimaçante d’un Méphisto qui détient la science, la puissance et la finance, le tout formant la synthèse césairienne d’un roi Christophe dépassé par l’incapacité de son peuple. Parfois la dérision peut renverser la situation de Dante et donner l’impression d’une divine tragédie parce que, au fond, ce sont les dieux tutélaires du moment qui tirent les ficelles du jeu macabre.


Des silences prudents

Bref, nous assistons à quelque chose de terrible qui va s’abattre sur la Côte d’Ivoire, le genre de massue qui terrassa Patrice Lumumba en emportant tout un secrétaire général des Nations Unies, Dak Hammarjold ; et quelque peu aussi comme Thomas Sankara.

Deux forces armées de facture différente campent face à face autour de l’Hôtel du Golf, prêtent à s’exterminer l’une l’autre pour la cause d’un pouvoir contesté de part et d’autre et, gare à la moindre étincelle ! Il y aura peut-être une subtile provocation qui va permettre de lancer l’assaut inaugural. Mais une telle guerre vaut-elle la peine ? Pour défendre quel droit ? Tel est le fond du débat. Il s’agit donc, au sens propre du terme, d’une veillée d’armes à laquelle nous assistons. Impuissants certainement, mais pourquoi silencieux ?

Une conférence a été interdite le 24 décembre 2010 à Yaoundé, qui devait traiter du contexte historique de la crise ivoirienne. Une marche de soutien à Laurent Gbagbo a été également dispersée à Douala le même jour par les autorités. La raison est qu’il faut éviter toute ingérence dans les affaires intérieures d’un autre pays. Louable réflexe de neutralité tout à fait normal, qu’on enseigne dans toutes les écoles d’administration, et que le Sous-préfet de Yaoundé V avait raison de faire jouer. Pragmatisme et opportunisme sont de mise, en attendant de voir de quel côté va pencher la balance.

Reste maintenant le domaine de la libre pensée. « C’est à la descente que Sisyphe m’intéresse, parce que la descente, c’est le moment de la conscience », dit Camus. Les moments actuels d’une vive tension à Abidjan, pendant la veillée d’armes, c’est-à-dire en dehors de toute action chaude, ce sont ces moments que doit prendre la haute réflexion des intelligences africaines pour penser la tragédie et orienter peut-être l’action. Julien Benda verrait en cela une « trahison des clercs », lui qui ne voulait pas que les intellectuels se mêlent des basses passions de la politique. Mais Victor Hugo, bien avant lui, avait déjà fait du poète « le phare de la nation », sans omettre d’intervenir lui-même dans l’action, par sa haute stature intellectuelle, quand c’était nécessaire.

C’est ici d’ailleurs que l’homme de pensée diffère de l’homme politique qui, au fond, est un homme d’action branché sur le pragmatisme, ou sur cette prudence qui le protège de tomber dans le panneau. L’erreur sur le terrain de l’action s’avère parfois irrémédiable, avec des conséquences que nul ne peu plus rattraper. C’est cette prudence (Aristote parle de phronesis) qui le met constamment à l’affût du bon moment, du moment opportun, le kaïros, de sorte à ne jamais intervenir ni trop tôt ni trop tard. Mais sans être imprudent par vocation, l’homme de pensée n’a pas à guetter le moment opportun comme le politicien, parce qu’il travaille, lui, sur des principes.

Son travail en effet consiste à argumenter, en fondant son argumentation sur un corps de principes dont les uns vont ensemble en éliminant, pour respecter la cohérence, ceux qui apparaissent contradictoires. Quand les principes sont ainsi arrangés, au terme d’une argumentation ou d’une délibération, on peut alors appliquer la conclusion sur l’action en dénonçant parfois l’inconvenance de cette dernière, ou en confirmant à l’occasion sa pertinence. C’est pour cette probable distorsion que l’homme d’action n’aime pas vraiment l’homme de pensée qui pourrait éventuellement lui dire non. L’homme politique veut seulement les indéfectibles attachements, pas les abstractions du raisonnement.

Les acteurs de la tragédie ivoirienne actuelle n’ont peut-être pas besoin de raisonnements non plus. D’ailleurs en pensant la situation, ce n’est même pas pour eux que l’intellectuel réfléchit, mais pour éclairer l’opinion et s’éclairer soi-même. C’est pour comprendre et interpréter le monde. Ce pur désir d’intelligibilité peut occasionnellement servir à l’homme d’action, s’il est attentif, mais il ne s’agit pas d’une pensée organique.


Une pensée politique nouvelle pour l’Afrique: la décontraction

Ce sont les situations concrètes qui invitent à penser, à réfléchir, et la situation politique en Côte d’Ivoire donne précisément à réfléchir. Mais la plupart de nos intellectuels ne donnent pas encore malheureusement de leur voix dans l’indispensable réflexion qui les interpelle. L’Afrique en a connu, des héros de la plume, des penseurs acharnés de l’anticolonialisme, de l’anti-impérialisme, de l’anti-néocolonialisme et de l’anti-bourgeoisie compradore de l’intérieur. Certains se sont même joints à la résistance altermondialiste. Plus positif, plus culturel et moins belliciste, on s’est mis à penser aussi la post-colonie, l’afro-centrisme, la renaissance africaine, la déconnexion et la corruption des élites.

La situation actuelle en Côte d’Ivoire peut suggérer, à l’analyse, un concept tout à fait différent, celui de la décontraction, qui décrit mieux, à notre avis, le principe d’action actuel, plus proche sans doute de notre idéal inconscient. Les philosophies politiques antérieures, les philosophies à préfixes « anti », « post », « dé », etc., sont toujours référées à l’altérité. Elles se posent en s’opposant, et demeurent dans ces conditions rivées à une référence qu’elles veulent en même temps effacer. L’altérité apparaît comme l’essence de l’identité et c’est précisément ce paradoxe qu’il faut évacuer en coupant le lien ombilical de l’aliénation. Se poser sans s’opposer, telle est la posture qu’il convient d’adopter au terme d’un cinquantenaire de références retardataires. Nous n’aurions été quelque chose que par rapport à … Il faut à présent être soi, par soi et pour soi, même si l’on s’intègre à la mondialisation. Cette posture nous vient de la Côte d’Ivoire, et plus précisément de la conduite personnelle de M. Laurent Gbagbo, notamment à partir des accords de Linas-Marcoussis.

Préfabriqués en effet en janvier 2003 par le président français Jacques Chirac et son premier ministre Dominique de Villepin, ces accords avaient mis les Ivoiriens plus ou moins d’accord, notamment les plus représentatifs comme le Rassemblement des républicains, le RDR d’Alassane Ouattara, le Front populaire ivoirien, le FPI de Laurent Gbagbo, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, le PDCI d’Henri Konan Bedié, et Guillaume Soro qui assurait la Coordination des forces rebelles. A son retour en Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo rejette ces accords qui lui avaient été plus ou moins imposés. Par exemple, les forces armées nationales ivoiriennes refusent l’attribution de la Défense et de l’Intérieur aux rebelles, en arguant qu’on ne saurait donner une légitimation politique aux armes. En se démarquant de sa position initiale, adoptée quand la marge de manœuvre lui semblait étroite, Gbagbo ne s’est pas renié. Il n’a pas commis un déni de personnalité. Il a plutôt agi comme un homme décontracté, libéré précisément de la contraction qui lui avait fait signer des accords contre-nature.

La décontraction, c’est le refus de l’enfermement dans une logique maîtrisée unilatéralement par les intérêts d’autrui. C’est l’affirmation de soi à la seule écoute des intérêts de soi pendant que se développent face à soi et sur soi des convoitises multiples. La décontraction s’exprime en établissant un principe d’équivalence entre ces multiples convoitises dont elle choisit celle qui correspond le mieux à ses intérêts et à ses aspirations. Quand Laurent Gbagbo refuse par exemple d’aller fêter le cinquantenaire des indépendances africaines à Paris, à côté de Nicolas Sarkozy considéré comme le chef de la Françafrique, il fait tout simplement preuve d’une grande décontraction. La leçon est que l’Africain d’aujourd’hui doit être un homme décontracté à l’écoute de sa propre rationalité politique, économique et, si l’on peut dire, idéologique. On pourrait comparer la décontraction à l’anarchisme, mais ce serait une erreur. L’anarchiste se réfère à une archè pour la rejeter. Nietzche, par exemple, a besoin de tuer Dieu pour poser le surhomme. L’homme décontracté n’a pas besoin de ce meurtre qui pourra l’encombrer de ressentiments comme l’a vu Max Scheler. L’homme décontracté est indépendant de tout cela, conscient uniquement de son besoin de se réaliser. Le synonyme le plus proche de la décontraction, c’est le terme coréen de Djadjouseung, qui signifie à la fois conscience, indépendance et créativité. L’homme décontracté est maître de son destin. Entre les Orients (le Proche, le Moyen et l’Extrême) et l’Occident, qui s’avancent sur lui avec la même impétuosité, l’homme décontracté prend le temps de comprendre le bien-fondé de chaque démarche et de chaque discours. Avant, il acceptait tout simplement de s’embarquer à la manière dont ses ancêtres s’embarquaient de force, à l’île de Gorée… Après la traite négrière, la colonisation, la décolonisation et la post-colonie, voici venir, cinquante ans après les indépendances, le moment de la décontraction.


La Côte d’Ivoire et la communauté internationale

La décontraction va se manifester plus clairement dans la problématique de l’élection présidentielle du 28 novembre 2010 en Côte d’Ivoire. En effet, sans attendre que l’institution attitrée proclame les résultats comme il se doit - il s’agit du Conseil constitutionnel -, la Commission électorale indépendante, la CEI, logée elle aussi à l’hôtel du Golf comme par hasard, distille des résultats ciblés aux medias internationaux, pour finir carrément par les promulguer à la surprise générale. Et ce qui devait arriver arriva : France 24 proclame Alassane Ouattara vainqueur avec 54% des suffrages, et les télégrammes de félicitations atterrissent sur sa table, expédiés concomitamment par les grands de ce monde, anciens employeurs au FMI de l’homme qui est donné gagnant. C’est par cette stratégie que le mot de Ignacio Ramonet, la tyrannie des medias, prend tout son sens. Par un acharnement communicationnel jamais égalé, on renforce d’heure en heure la thèse de la victoire de Ouattara. Quand le Conseil constitutionnel proclame finalement les résultats comme prévu par la loi de l’Etat, et que Gbagbo prête serment devant la noble institution, cette procédure légale soulève un tollé de protestations indignées dans une « communauté internationale » déjà prédisposée à cela.

Tout le monde a bel et bien vu le scénario se dessiner. La France, en représailles à des actes de violence commis contre des Français et leurs biens en Côte d’Ivoire, au cours des conflits de 2004, avait choisi purement et simplement de venir bombarder et détruire complètement l’aviation ivoirienne. Il s’agit là, ni plus ni moins, d’un acte de guerre, d’une agression étrangère. Le petit poucet, naturellement, ne pouvait réagir. En fait, si les forces armées ivoiriennes avaient bombardé les positions françaises en tuant malheureusement 9 Français et 1 Américain, le 6 novembre 2004, et si les jeunes patriotes de Charles Ble Goudé avaient procédé aux destructions des biens français, c’est parce que la France, déjà partisane, fournissait des armes et de la logistique de guerre aux forces rebelles du Nord ! En janvier 2003, quand Laurent Gbagbo arrive à la cour de l’Elysée dans la mouvance de Marcoussis, Jacques Chirac se penche sur un conseiller : « Ce type est imbuvable, je le bise ou je ne le bise pas ? ». Tous ces détails montrent à quel point Gbagbo déplaît depuis longtemps aux Français, c’est-à-dire à la communauté internationale. C’est ainsi qu’en effet fonctionne cette entité qui est constituée des ténors du monde libéral. L’aversion de la communauté internationale à l’encontre de Laurent Gbagbo se comprend encore plus aisément si l’on ajoute qu’il ne se retrouve pas dans les effectifs très distingués de la franc-maçonnerie mondiale. C’est un socialiste africain, un peu comme ce Robert Mugabe de la ZANU PF qui avait cassé l’impérialisme anglais dans l’ancienne Rhodésie. Il s’agit donc d’une antinomie directe au courant néolibéral qui gouverne le monde. Les manœuvres anti-Gbagbo peuvent apparaître par conséquent comme un complot de la part de la « communauté internationale ». Cette dernière a certes dépensé 200 millions de dollars pour permettre le déroulement du scrutin et aider la Côte d’Ivoire à sortir de son bourbier. Mais le problème est qu’elle avait déjà son idée.

Quel crédit peut-on accorder à une macro-structure aussi idéologiquement orientée ? Ses dires sont-ils nécessairement vrais parce que c’est elle ? N’est-on pas arrivé aujourd’hui à remettre en cause la victoire d’Ali Bongo, preuves à l’appui, alors qu’elle avait été inculquée dans les esprits comme un dogme indiscutable ? Ces révélations a posteriori ne mettent-elles pas à nu les manœuvres pernicieuses de la communauté internationale ? N’a-t-on pas affaire ici à la situation anté-rousseauiste du droit du plus fort ? Le droit de placer qui on veut, quand on veut et où l’on veut.

L’attitude décontractée de Laurent Gbagbo est celle d’un homme qui parle le langage du droit, le langage à la fois de la légalité et de la légitimité. Toutes les forces visibles du droit le recouvrent et le protègent, comme le fait d’avoir suivi légalement toutes les étapes : de la procédure de proclamation des résultats jusqu’à la prestation de serment. Le consensus tonitruant d’en face est trop beau pour être vrai. Il y a donc lieu de se demander à quel jeu jouent ceux des Etats africains qui se sont précipités dans ce chorus pour crier haro sur Gbagbo alors que l’archéologie de certains pouvoirs, chez les uns et chez les autres, peut laisser pantois. Ils lui ont coupé les vivres, le 24 décembre 2010 en confiant les caisses de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest à M. Ouattara et à son Gouvernement de l’Hôtel du Golf, uniquement accessible par hélicoptère et, faisant les quatre volontés de la « communauté internationale », l’ont menacé de faire usage de la force.


Les solutions probables

Les pays de la CEDEAO qui avaient déjà sorti un communiqué sulfureux contre Gbagbo en menaçant de le déloger par la force, se rendent donc ce jour à Abidjan pour aller lui dire de partir et, ainsi, d’éviter un bain de sang au peuple ivoirien. A moins de demander aussi à Ouattara de laisser tout tomber, en grand homme, pour éviter une issue sanglante, et laisser Gbagbo subir le poids de ce pouvoir auquel il s’accroche à tort ou à raison. C’est une possibilité envisageable. Mais si l’un et l’autre s’entêtent, les forces de la CEDEAO se lanceront à l’assaut des FANCI, en espérant que les bombardiers français viendront pilonner les positions de l’armée ivoirienne nécessairement bien moins équipée en la matière. Les armées de la CEDEAO devront alors avoir sur la conscience qu’elles n’auront travaillé que comme des valets, comme des pions que l’on pousse sur un damier planétaire. Un scénario qui avait tourné à merveille quand les réseaux d’Elf avaient financé l’armée angolaise entre juin et octobre 1997 pour l’envoyer appuyer Sassou Nguesso et renverser Pascal Lissouba. Le problème est que Laurent Gbagbo connaît déjà la manoeuvre et qu’il n’a pas manqué de préparer la parade. D’abord l’impressionnante marée humaine que constituent les jeunes patriotes, et dont les analystes ne tiennent aucun compte dans l’évaluation des forces en présence. Ensuite, Laurent Gbagbo n’est pas si isolé que cela dans le monde, ce qui remet en cause le concept même de communauté internationale. Et finalement, pourquoi nos émissaires dûment mandatés n’envisageraient-ils pas la possibilité d’un troisième homme, la sécurité du peuple ivoirien étant alors la seule boussole devant guider cette ultime médiation ?

Mais arrêtons ici la politique-fiction pour revenir à la realpolitik. Quel Etat de la CEDEAO osera, le premier, sachant qu’il traîne lui-même des casseroles démocratiques dans son histoire récente, lancer son contingent à l’assaut des FANCI, sans provoquer en même temps un conflit qui risque de s’internationaliser ? Et Gbagbo va-t-il céder là où Mugabe avait résisté comme un roc ? Les appels désespérés de Ouattara pour détourner le loyalisme des FANCI en sa faveur ou pour provoquer une grève générale dans le pays demeurent vains, et il s’agit là d’un indice fort dont tout le monde devrait tenir compte. Tel est en tout cas le principe de l’effectivité, qui nous rappelle aussi cette vérité de Lapalisse : on ne détient pas le pouvoir quand on n’a pas une force armée. Le forcing international ne fera qu’en rajouter à la tragédie.

Si c’est donc Laurent Gbagbo qui l’emporte au finish, il constituera un symbole vivant de la résistance et de la décontraction constructive. Et si c’est même le contraire, un symbole ne peut mourir.

Hubert MONO NDJANA
Professeur à l’Université de Yaoundé I

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CONTRIBUTION – Nationalismes, panafricanismes et démocraties en Afrique par Franklin Nyamsi
ECRIT PAR LA RÉDACTION · FÉVRIER 20, 2011 @ 5:46



Par Pr. Franklin Nyamsi
Les temps de crise sont des temps de renouvellement, par innovation ou par pourrissement. Car une crise est une situation de rupture, caractérisée par le fait que les solutions anciennes ont cessé
de fonctionner. On songe alors à refaire le monde, à inventer un monde autre, à renouveler le sens des choses, des existences individuelles et collectives. Dès lors, on comprendra que les vagues de
revendications démocratiques qui enfièvrent l’Afrique en cette année 2011 soient d’un effet sans aucun doute dévastateur sur le sens des mots. Les temps de changements sociaux, économiques et
politiques sont nécessairement aussi des temps de changements symboliques. Les luttes historiques ont un impact certain sur le destin des lexiques. D’une période à une autre, les mêmes mots ne
disent plus les mêmes choses, les maux contraignent les mots à refaire peau neuve, à opérer des mues, voire à subir des nuances nouvelles, inouïes et parfois insensibles aux oreilles peu
attentives.
N’est-ce pas exactement le sort des mots nationalisme, panafricanisme, et démocratie en Afrique ? La présente tribune veut établir que les crises sociopolitiques africaines nous imposent d’
acquérir justement une sorte d’oreille politique, au sens où l’on parle de l’oreille musicale, pour entendre la chose suivante : plus que jamais auparavant en Afrique, les mots nationalisme,
panafricanisme et démocratie, ont perdu la virginité d’un sens univoque. L’accès à leur sens intime suppose la sortie des logiques binaires : vrai/faux, authentique/artificiel, Occident/Afrique,
Blancs/Noirs, etc. L’intelligence des crises africaines requiert plutôt un imaginaire de la nuance, de l’incertitude, du provisoire, du relatif, de l’ouvert, du critique et de l’autocritique. A
partir d’une telle perspective, qui accueille toute la richesse de l’altérité humaine exprimée par les trajectoires des sociétés africaines hautement politisées de notre temps, la stabilité
ancienne des concepts de nationalisme, de panafricanisme et de démocratie ouvre le champ de possibles qu’une nouvelle mise en ordre seule pourra éclairer. En attendant d’autres temps de renouveau.
Les catégories du discours politique témoignent plutôt de la naissance d’une redoutable Tour de Babel du sens des crises politiques africaines, nous imposant de ne plus nous contenter de la seule
contestation anticoloniale ou anti-impérialiste pour comprendre le fond des batailles qui se jouent en Tunisie, en Egypte, en Côte d’Ivoire, au Zimbabwé, au Gabon, au Cameroun, etc. On comprendra
alors que nous parlions au pluriel de nationalismes africains, de panafricanismes africains, et de démocraties africaines….
I
Nationalismes africains
Si l’on se contente de la définition du nationalisme comme une doctrine ou un mouvement politique qui revendique pour une nationalité le droit de former une nation ; si l’on y ajoute par ailleurs
l’exaltation du sentiment national et l’attachement passionné à la nation ou patriotisme, il est difficile de trouver un seul pays africain où le nationalisme ne soit pas de mise, ne serait-ce que
dans la parade des discours. Devant l’implacable outrage du triple drame du monde Noir – Traite Négrière, Colonisation, Néocolonisation – toutes les langues se sont converties à la passion
nationaliste. Mais, l’observateur doit en réalité interroger les pratiques que cachent les discours nationalistes pour découvrir que derrière l’homophonie des discours, se cache une disparité de
pratiques qui nous imposent de parler en réalité, non pas du nationalisme africain, mais des nationalismes africains.
On peut ainsi aisément distinguer :
1- Le nationalisme de résistance anticoloniale et anti-impérialiste : caractérisé par la redécouverte et le rapatriement de l’histoire des sociétés précoloniales, la reconfiguration de la
description de la domination et des dominants, la lutte pour la rééquilibration des rapports socioéconomiques issus de la relation coloniale, par ce duel entre Caliban et Prospéro qui se focalise
autour de l’impensé de la race. Ce nationalisme, ouvert sur l’internationalisme, fut illustré par la lutte menée pour l’indépendance par les militants et combattants du Viêt Minh d’Indochine, du
Front de Libération Nationale (F.L.N.) algérien, des organisations révolutionnaires marocaines et tunisiennes, et notamment en Afrique Noire, de l’Union des Populations du Cameroun (UPC).
Cependant, remarquons tout de suite que dans l’indiscutable noblesse de son combat pour l’humanité africaine méprisée, le nationalisme anticolonialiste me manquera de colporter dès l’origine sa
part de zones d’ombres, notamment partout où il accèdera au pouvoir, quand il se transforme en alibi des dictatures, comme on l’a vu en Guinée sous Sékou Touré, au Congo-Brazzaville sous Sassou, au
Zimbabwé sous Mugabe, ou en Côte d’Ivoire sous Gbagbo, entre autres exemples.
2- L’anti-nationalisme africain ou le nationalisme dit modéré ou constitutionnaliste, encore nommé le nationalisme d’affaires.
On peut entendre par anti-nationalisme africain, un nationalisme conservateur au service d’une frange sélective de la population autochtone. Cette forme de nationalisme de façade consiste en la
défense d’un régime favorable au maintien des liens économiques, militaires et politiques étroits au profit des puissances coloniales. Redoutable adversaire du nationalisme de résistance,
l’anti-nationalisme en copie l’apparence pour la disqualifier par une contre-propagande active et violente.
3-Il y a enfin ce que je nomme avec mon ami le philosophe ivoirien Alexis Dieth, analysant la dérive autocratique du régime de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, l’ethnocolonialisme africain de
l’intérieur, qui est en réalité un nationalisme de l’ethnie ou tribalisme d’Etat conçu pour servir de Blockhaus à la perpétuation de certaines élites corrompues au pouvoir. Alexis Dieth décrypte
l’énigme de la composition systématiquement ethnique des corps d’élite (Gardes Présidentielles, Services Secrets, Ministères Stratégiques, Shadow Cabinets intimes des potentats africains
contemporains, Entreprises d’Etat, etc.
Quand nous parlons donc de nationalisme africain, sommes-nous assez vigilants pour déceler les différences nettes que l’observation du déploiement historique de ce concept révèle ? De fait
n’existe-t-il pas de nombreuses forces contradictoires en lutte dans ce qui se nomme tout uniment nationalisme en Afrique ? Et comment s’étonner de constater que de même, il existe en réalité
plusieurs panafricanismes ?
III. Des variantes du panafricanisme africain
Le panorama des nationalismes africains nous montre donc qu’il y a au moins autant de types de nationalismes en Afrique que de types de panafricanismes, comme l’affirme justement le
marxiste-léniniste belge Ludo Martens, dans son article Panafricanisme et marxisme-léninisme. Martens nous propose dans cette analyse, de distinguer :
1- Le panafricanisme réactionnaire d’inspiration coloniale : porté en grande partie par l’Eglise Catholique Coloniale, il a consisté à former un personnel politique africain réactionnaire et
pro-impérialiste. Mixture de traditions africaines simplifiées à l’extrême et d’anti-communisme viscéral, ce panafricanisme réactionnaire vend le mythe de la Mère Afrique éternelle pour présenter
les révolutionnaires africains comme de purs suppôts du péril soviétique ou chinois. Son rôle a été d’organiser la fraternisation de cadres africains d’origines diverses afin de faciliter
l’unification de leur pensée politique dans la logique tutélaire de prolongation reformulée du pacte colonial.
2- Le panafricanisme modéré, issu de la petite bourgeoisie africaine diasporique et continentale: rêvant certes d’une Afrique politiquement indépendante, mais dans un cadre juridique intégrant
l’économie de marché et l’échange libre avec toutes les Nations du Tout-Monde, Martens identifie ce panafricanisme semi-libéral ou sociodémocrate dans les figures de Padmore, Du Bois, Nkrumah et
Sékou Touré.
3- Le panafricanisme de la Grande Bourgeoisie africaine, qui se donne pour objectifs, dans un monde dominé par le capitalisme financier, de coordonner les politiques économiques, des transports et
des communications sur tout le continent africain, afin de mieux l’intégrer à la mondialisation néolibérale en cours. Ses cadres sont la Charte de l’OUA de 1963, L’Acte Final de Lagos en 1980, dans
la suite des orientations revendiquées par Houphouët-Boigny et Fulbert Youlou dans les années 60.
4- Le panafricanisme révolutionnaire obtient dès lors le satisfecit de Ludo Martens :
« Comme cela devait se produire nécessairement, le discours nationaliste radical tenu par la petite bourgeoisie au cours des années 60 a été balayé par le développement inhérent au capitalisme. La
nécessité de disposer de marchés plus vastes est devenue le moteur du panafricanisme de la bourgeoisie africaine. La grande bourgeoisie africaine n’est qu’une facette du mondialisme du capital. Les
multinationales sont la force dirigeante du panafricanisme bourgeois. […] A l’approche du 21ème siècle, le seul panafricanisme révolutionnaire est le panafricanisme du prolétariat africain, comme
Elenga Mbuyinga le faisait remarquer en 1975. Pendant la vague révolutionnaire des années soixante, ce panafricanisme révolutionnaire s’est manifesté dans l’œuvre et dans la pratique de Mulele au
Congo, d